10.12.2007
Le bibliothécaire.
Chaque jour la même chose pour Georges Mureau. Il a revêtu un vieux pantalon en velours marron, son éternel gilet en jacquard dont le bas des manches commence à s'effilocher et une chemise en pilou au col toujours boutonné. Il n'a jamais porté autre chose que du pilou car c'est doux et ça tient chaud. Il a chaussé ses chaussures à lacets Méphisto ; il en achète chaque année une paire chez Tavernier, le chausseur de la rue Mouffetard. Juste avant de quitter le petit appartement de la rue de la Clef, il enfile l'imperméable qui avait appartenu à son père onze ans plus tôt.
A huit heures cinquante précises, il passe le porche de son immeuble. S'il lui arrive de croiser un voisin, il se contente de lui adresser un simple bonjour en baissant le regard. Sa mère le lui a répété à maintes et maintes reprises depuis sa naissance : "Georges, ne regarde pas les gens dans les yeux. Soutenir le regard est impoli." Et Georges Mureau, qui a cinquante neuf ans maintenant, n'a pas oublié la leçon et ne regarde jamais les gens quand il lui arrive de parler.
Pour se rendre à son travail, Georges marche pendant sept minutes, pas plus, pas moins. A huit heures cinquante sept, il passe la porte de la bibliothèque de la rue Mouffetard. Il salue rapidement ses collègues, ne s'attarde pas et ne boit jamais de café avec eux. Ses collègues, habitués, n'insistent plus depuis bien longtemps. Ils le laissent seul dans son bureau situé au premier étage. Un petit bureau terne qui lui ressemble, un bureau sans fenêtre et sans âme. C'est là qu'il passe toutes ses journées. Il n'en sort jamais, même pas pour aller aux toilettes. Georges ne va pas à la rencontre du public qui fréquente les lieux, il n'aime pas ça. Il préfère rester enfermé dans la salle grise à répertorier les livres. Il préfère la solitude. Jamais aucun collègue ne vient le déranger pour lui demander un renseignement ou discuter, ils ont fini par ne plus le voir et même l'oublier. Pour son départ à la retraite l'année prochaine, il n'y aura sans doute pas de petite fête comme on en fait habituellement. Qui se soucie de Georges Mureau ? Un nom insignifiant, un homme insignifiant.
Le soir, Georges range méticuleusement stylos, livres et étiquettes, ferme la porte du bureau et quitte la bibliothèque quelques minutes avant ses collègues afin de ne pas avoir à leur parler. Il redescend la rue Mouffetard en direction du primeur ou il achète deux tomates, un kilo de pommes de terre et quatre poires. Il se rend ensuite chez le boucher qui lui vend deux steacks comme tous les mardis. Le mercredi, il achète deux escalopes de veau, le jeudi des saucisses et le vendredi, jour du poisson, toujours du cabillaud. Les commerçants lui demandent parfois des nouvelles de sa mère qu'ils n'ont jamais revue depuis l'accident qui l'a rendue invalide, et Georges répond :
- Elle souffre toujours autant du dos, pauvre Maman. Et le temps est long maintenant qu'elle est alitée.
- Passez lui le bonjour Monsieur Mureau.
- Je n'y manquerai pas, ça lui fera plaisir.
Voici les seules paroles que Georges prononce, les yeux baissés. Juste avant de rentrer chez lui, il fait un saut au Franprix ou il achète des gros sacs de croquettes pour chat. Il quitte la rue Mouffetard et empreinte la petite rue de l'Epée de Bois. Les enfants qui sortent de l'école du même nom chahutent devant lui inconscients de sa présence. Il ne dit rien et poursuit sa route sans esquisser un sourire ou un geste d'impatience à leur égard. Il se contente de passer dans la rue comme dans la vie des gens. Il n'intéresse personne, il est invisible, il n'existe pas.
A seize heures quarante cinq, il entre chez lui. L'appartement est triste est sombre. Point de canapé douillet mais un vieux fauteuil défoncé et tâché dans un coin. A l'autre bout de la pièce, un poste de télévision tellement vieux qu'on s'attendrait à voir Léon Zitrone jeune apparaître sur l'écran. Entre les deux, une table massive en chêne et ses quatre chaises fatiguées prennent toute la place et empêchent de circuler facilement. Une nappe en toile ciré défraichie protège le plateau. Dessus, un vase contenant des fleurs en soie jaunie et des écuelles remplies de nourriture pour chat. Seize chats vivent dans l'appartement. L'odeur d'urine et d'excrément qui règne dans la maison incommoderait n'importe quel visiteur mais Georges ne la sent plus. Il dépose ses courses dans la cuisine aux murs graisseux et ou s'amoncellent les calendriers de la poste, donne à manger aux félins puis va chercher sa mère restée toute la journée dans sa chambre. Ensemble, ils regardent Question pour un champion. Il gagne souvent. Sa mère, qui suit l'émission à son côté, lui répète : "tu devrais t'inscrire, je suis sûre que tu serais sacré champion." Mais Georges préfère jouer depuis la maison. Après les jeux, il regarde le journal régional sur France 3 suivi de l'édition nationale, avant d'aller préparer le dîner pour lui et sa mère. Depuis la cuisine, il lui raconte sa journée de travail, les nouveaux livres qu'il a enregistrés, ceux qu'il va lire, ceux qui l'ennuient. Il débarasse les gamelles des chats et dresse le couvert : le sien en bout de table, celui de sa mère à sa droite, face à la télé.
A la mort de son père, dix ans auparavant, Georges s'est occupé de sa Maman grabataire. Le fils n'avait jamais quitté ses parents, pourquoi cela aurait-il changé au décès de son Papa ? Sa mère a toujours refusé qu'une infirmière s'occupe d'elle et aucune femme censée n'aurait d'ailleurs accepté de le faire, la vieille femme étant beaucoup trop autoritaire et pleine de méchanceté. La mort de son mari n'a rien arrangé. Avant, feu Monsieur Mureau réussissait à tempérer le comportement sadique de son épouse. Mais une fois le mari disparu, la veuve n'eut plus de garde-fou. Georges en fit les frais. Il subit de plus en plus de vexations et se renferma davantage, étouffant doucement mais surement. Le harcèlement dont il était l'objet devint quotidien. Rien de ce qu'il faisait ou disait ne trouvait grâce à ses yeux.
Le soir de ses cinquante quatre ans, Georges s'arréta chez le pâtissier rue Monge, face à la place du marché, pour acheter deux gâteaux. Il choisit deux éclairs au chocolat, les préférés de sa Maman. A son retour à la maison, la vieille femme, d'une humeur exécrable une fois de plus, prit les gâteaux et les écrasa dans l'une des gamelles des chats tout en riant méchamment. Georges n'en put plus. Alors, il alla à la cuisine, se saisit du hachoir à viande et asséna à sa mère dix huit coups sur tout le corps. Il décida ensuite de se débarasser des chairs en les découpant en petits morceaux qu'il donna à manger aux chats. Il décapa les os à l'eau de javel puis les entreposa dans une caisse au fond de l'armoire à linge. Quant à la tête, il choisit de la conserver dans un bocal hermétique rempli d'alcool qu'il acheta dans les différentes pharmacies du quartier. La tête trouva tout naturellement place sur la cheminée de la chambre de la défunte, entre un vieux bouquet de mariée sous cloche et une régule. Jamais il ne voulut s'en débarasser car cette mère pourtant peu aimante avait été la seule personne avec laquelle il pouvait discuter.
Sa vie ne changea en rien. Personne ne s'aperçut de la disparition de Madame Mureau. Jamais l'administration ne se posa la question de savoir si la vieille dame était toujours en vie puisque c'était le fils qui depuis des années s'occupait des formalités administratives, ce qu'il continua à faire après le décès. Le médecin, trop content de n'être plus appelé au chevet de l'horrible patiente, ne chercha pas plus à savoir ce qu'il était réellement advenu d'elle. Le fils venait dorénavant en consultation au cabinet afin de récupérer les ordonnances. C'est ainsi que Georges put conserver la même vie sans être inquiété le moins du monde.
Chaque soir, en revenant de son travail à la bibliothèque, Georges Mureau continue à faire ses courses rue Mouffetard. Il achète toujours deux tranches de viande chez le boucher mais un peu moins de croquettes chez Franprix. Il dépose ses achats dans la cuisine puis va chercher le bocal qu'il dépose doucement sur la chaise, face à la télévision. Il regarde Question pour un champion et la tête lui dit qu'il devrait tenté sa chance un de ces jours, les seules paroles gentilles que sa mère ait jamais dites. Après le journal télévisé, Georges prépare le dîner pour lui et sa Maman, mais cette dernière n'a plus très faim et ce sont souvent les chats qui terminent l'assiette. Vers 21h30, il range la tête sur la cheminée, embrasse le bocal et va se coucher. Il lit un livre qu'il a rapporté de la bibliothèque puis éteint la lumière à 22h30. Demain, il quittera à nouveau l'appartement à 8h50 précises pour être à son travail à 8h57. Si vous traînez dans le coin à cette heure là, vous l'avez sans doute déjà croisé, sans le voir. Si vous voulez faire sa connaissance, demandez donc Georges Mureau à l'accueil de la bibliothèque de la rue Mouffetard ...
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