27.07.2008

Vue sur mer.

images.jpgLe penty au toit pentu avec ses deux lucarnes était légèrement en retrait par rapport à la route. De l’autre côté  se trouvait un vaste terrain ceint d’un mur de pierres plates comme on en trouve sur les chemins douaniers de cette région de Bretagne, serpent de granit sur la lande. Douze genets vigoureux dont les couleurs criardes se détachaient violemment sur le tapis de bruyères aux camaïeux de violets  étaient plantés de ci de là, donnant l’impression que le terrain vague était entretenu. 

Chaque jour, quel que soit le temps, Anne-Yvonne Le Moal encore alerte malgré ses quatre-vingt six ans, quittait la maison qui l’avait vue naître, traversait la rue qui la séparait du terrain, s’accoudait sur une pierre du muret, toujours la même, et regardait la mer. Elle admirait pendant des heures les voiliers qui sortaient du port d’Audierne pariant mentalement sur celui qui finirait sa course dans les rochers ou sur le banc de sable et devrait alors attendre la marée suivante pour réussir à dépasser le môle. Elle connaissait tous les bateaux de pêche par leur nom, le Roz An Dour du patron pêcheur Quéméner ou encore le Ty Coz de ce soulard de Laurent Le Borgne. Elle savait quelle heure il était à la simple vue dans le chenal de l’Enez Sun, la vedette qui reliait l’Ile de Sein au continent. Les voisins l’apercevant sur son muret lui criaient : « Encore à rêver d’horizons lointains, Anne-Yvonne ? »  et la vieille dame souriante de leur répondre toujours la même phrase : « Sans ma vue sur mer, je serais au cimetière depuis belle lurette ! »

A force de voir Anne-Yvonne appuyée au petit mur, les gens avaient fini par penser que le terrain lui appartenait. En vérité, il appartenait à l’une de ses cousines, plus âgée, qui vivait dorénavant dans une maison de retraite à Pont-Croix, un bourg non loin de là. Elle lui avait confié la gestion de ce bout de terre, connaissant l’amour de sa parente pour ce jardin en friche. Toutes deux portant le même nom de famille, les formalités administratives s’en trouvaient grandement facilitées.

Mais un jour, cette vue disparaîtrait. Les promoteurs chassaient le moindre bout de terre avec vue. Ils posaient les billets sur la table et attiraient les maires comme des mouches avec la promesse de nouveaux revenus pour la commune grâce à leurs constructions qui, disaient-ils, seraient vendues, avant même d’être construites, à de futurs propriétaires qui jamais ne mettraient les pieds dans ce ravissant port de pêche du Finistère Sud et seraient bien incapables de le situer sur une carte de France, se contentant de louer leur studio à des touristes. Des associations de riverains se formaient pour tenter de contrer telle ou telle construction, mais hélas, la loi littorale ne pouvait pas toujours être invoquée et de banales constructions néo-bretonnes sans aucun charme remplissaient finalement les trous encore vacants. La côte se bétonnait doucement aux dépends de la lande et des amoureux du coin.

Cela faisait des années maintenant que les promoteurs s’intéressaient au jardin de la cousine Le Moal, il n’y avait pas encore de jeunets à cette époque, que de la bruyère. La première fois, un homme d’une quarantaine d’année, un cartable en nylon noir à la main, était monté sur le muret, là même où Anne-Yvonne aimait à regarder le panorama, et avait commencé à photographier le paysage. Nombreux étaient les touristes à immortaliser cette vue, mais cet homme, la vieille dame l’avait compris tout de suite en l’apercevant depuis la fenêtre de sa cuisine, n’avait rien d’un estivant.  Elle avait ressenti un sentiment d’antipathie dès qu’il lui avait adressé la parole, après avoir sonné à sa porte :

-          Bonjour Madame Le Moal dit-il avec un grand sourire. Je viens sur les conseils de Monsieur Le Maire qui d’ailleurs ne m’a fait que des éloges à votre sujet. Une Audiernaise exemplaire, une femme délicieuse qui sera très certainement intéressée par vos propositions, m’a-t-il dit.

-          Entrez et asseyez-vous donc près de la cheminée, Monsieur.

L’homme  posa son cartable à ses pieds et s’assit sur le fauteuil qu’Anne-Yvonne lui avait désigné de la main. La cheminée ne fonctionnait pas mais le bois était rangé dans un panier près du siège de la vieille dame en prévision d’une froide journée.

-          Je suis allé au cadastre et j’ai vu que ce petit terrain vous appartenait.  Je vais être d’une très grande franchise Madame Le Moal : Je serais très intéressé pour vous acheter ce jardin : une somme rondelette vous serait bien sûr versée, dit-il avec un ton mielleux.

« Un renard, voilà à quoi il me fait penser, se dit Anne-Yvonne en le regardant, un renard. Croyez-vous, parce que je suis une vieille femme, que je ne devine pas vos intentions ? Plutôt mourir que perdre ma vue ! »

-          Que voulez-vous que je fasse d’argent à mon âge ?

 

-          Vous pourriez partir en voyage, léguer un bel héritage à vos petits-enfants, que sais-je encore ?

-           J’ai ma maison et ma vue, que puis-je demander de plus ?

-          Vous pourriez faire quelques travaux dans votre maison.

-          A  86 ans, vous croyez ?

Voyant que ses propositions n’avaient aucun effet sur la vielle dame, le promoteur décidât de frapper plus fort.

-          Vous savez, la société que je représente serait extrêmement généreuse si  vous acceptiez de traiter avec elle. Une telle offre ne se refuse pas.

-          Et bien moi, Monsieur, je la refuse. Maintenant, veuillez sortir de chez moi et ne remettez jamais les pieds dans cette maison ni sur mon muret !

L’homme, vexé de se faire congédier de la sorte par une femme qu’il pensait sénile et furieux de ne pas avoir obtenu la vente de la parcelle, sortit ses dernières cartes.

-          Que vous le vouliez ou non, cet emplacement, je l’aurai. Votre vie va devenir un enfer. Jamais personne ne nous a résisté, vous plierez comme les autres et votre terrain, nous le posséderons. D’ici quelques mois se dresseront des appartements de vacances, que vous le vouliez ou non. Ce n’est pas une vieille folle comme vous qui nous arrêtera. Vous feriez mieux de signer tout de suite si vous tenez à votre tranquillité.

Tandis que le promoteur se penchait pour ramasser son cartable qui reposait à ses pieds, la vieille dame se saisit d’une bûche et en asséna un violent coup sur la nuque qui se présentait à elle. L’homme s’affala sur le tapis dans un bruit sourd.

Peu de temps après cet incident, Anne-Yvonne planta son premier genet. 

Pendant plusieurs mois, Anne-Yvonne ne fût plus dérangée par les promoteurs. Elle eut cependant la visite d’un jeune policier, venu tout spécialement de Quimper, qui s’interrogeait sur la disparition d’un employé d’une société immobilière. Le Maire avait dit au lieutenant qu’il devait rencontrer la vieille dame. Elle répondit que jamais elle n’avait reçu la visite de ce monsieur et l’affaire s’en tint là. Mais, l’été venant, à nouveau les promoteurs sonnèrent à la porte du petit penty, sans plus de succès. Aucun acte de vente sur les onze proposés ne fut signé. Les Audiernais commençaient à parler du terrain d’Anne-Yvonne comme du dernier village gaulois ayant résisté à l’invasion romaine. On se félicitait qu’une vieille dame tienne tête aux promoteurs et ne se laisse pas amadouer par un gros chèque.

Quant au terrain d’Anne-Yvonne, il était de plus en plus planté de genets. Les plants semblaient s’être parfaitement acclimatés. Les passants s’extasiaient sur leur vigueur et leur force. Certains s’arrêtaient pour demander le secret d’Anne-Yvonne, quelle terre elle utilisait, si elle leur donnait de l’engrais. Jamais on n’avait vu plus beaux genets dans tout le Cap Sizun.

Un soir, alors qu’Anne-Yvonne admirait une fois de plus le soleil couchant sur la mer, elle s’endormit. Une voisine la retrouva, la tête gisant sur une pierre plate ; elle était morte l’air paisible et heureux, face à sa vue qu’elle aimait tant. Elle était morte avant qu’on ait réussi à lui prendre sa vue. On enterra la vieille dame au cimetière d’Audierne, au côté de ses parents.

Le terrain fût l’objet de la convoitise d’un nouveau promoteur immobilier. Après s’être renseigné au cadastre sur le propriétaire du lieu, le promoteur se rendit à la maison de retraite de Pont-Croix où il arriva sans aucun mal à faire signer l’acte de vente à la vieille cousine d’Anne-Yvonne Le Moal. Peu de temps après, les travaux débutèrent. Les pelleteuses arrivèrent pour creuser le sol. Mais ils furent immédiatement arrêtés quand, après avoir déterré le premier genet, on découvrit un corps. Le terrain devint une scène de crime et, finalement, le projet immobilier fut abandonné : on ne construit pas sur le lieu d’un crime.

Les policiers déterrèrent autant de corps que de genets, c’est-à-dire douze, comme les douze promoteurs qui avaient voulu acheter la vue sur mer d’Anne-Yvonne.