30.06.2008
Quand la légende rejoint la réalité, imprime la légende. *
Il était une fois un chat qui vivait rue Mouffetard. Chaque jour, deux petits garçons du quartier, Henri et son petit frère Franz, tentaient de l'apercevoir entre les étals des primeurs, les boutiques des poissonniers, bouchers et autres pâtissiers, l'église Saint-Médard et le square du même nom. Chaque jour, les deux enfants se penchaient par dessus les grillages qui délimitaient les pelouses du petit parc pour lui parler. Ce félin se faisai appeler au choix Monsieur Miaou, Monsieur Chat, Le Chat ou même encore Mistigri bien qu'il soit noir corbeau. Chaque jour, Le Chat venait frotter sa tête contre les mains tendues des deux garçons. Les enfants parlaient et le chat semblait leur répondre. Les parents ne prêtaient guère attention à ce petit manège entre leurs enfants et l'animal. Quiconque leur aurait dit que l'animal parlait aurait été considéré comme fou. Pourtant, Le Chat discutait bel et bien avec les garçons. Chaque jour, Henri et Franz venaient écouter les aventures de Monsieur Chat. Comment il était arrivé rue Mouffetard, après un bien long périple.
L'animal était arrivé deux ans plus tôt par une belle matinée de juin. La rue grouillait de monde : touristes photographiant ce si charmant morceau de France, gens du quartier faisant leurs courses, chanteurs de rue, étudiants venus déjeuner à l'ombre de l'Eglise, paroissiens se pressant afin de ne pas râter l'heure de la messe, clochards cuvant leur vin sur les bancs du square juste avant que les enfants chahuteurs ne viennent les en déloger, pigeons ayant installé leurs quartiers d'été dans les platanes entourant l'église. L'endroit, qui ressemblait à une carte postale de France pour Américains, plût immédiatement au chat errant qui décida d'y rester. Monsieur Chat choisit un arbuste sur les contreforts de l'Eglise pour y installer sa litière : le lieu était confortable, douillet et légèrement à l'écart de l'agitation de la Mouffe. Les feuilles le protègeraient de la pluie et du vent, ce serait parfait. Ne restait plus qu'à dénicher le couvert. Sûrement qu'avec de tels commerces au pied de sa nouvelle demeure, les vivres seraient pour le moins faciles à débusquer et fameux. A peine était-il arrivé dans les lieux que déjà les enfants du quartier avaient adopté cette bête curieuse qui leur parlait d'égal à égal et leur contait tant d'histoires extraordinaires, histoires qu'il tenait de sa longue et tumultueuse vie passée.
Ce chat, LE Chat, naquit en Egypte en 1254 avant Jésus Christ. Son pelage noir le fit remarquer par l'une des épouses de Ramsès II, la belle Néfertiti. Les Egyptiens, qui vénéraient les chats, ne s'étonnèrent guère d'entendre un chat parler. Un soir, alors que Ramsès II rentrait d'une promenade le long du Nil, il lui glissa à l'oreille qu'il serait bon que lui et son illustre épouse érigent un temple afin de laisser une trace de leur passage sur terre. C'est ainsi qu'Abou Simbel, symbole de l'amour du couple royal, vit le jour. De plus, les pouvoirs du Chat permirent au Pharaon de vivre exceptionnellement longtemps. A sa mort en 1213 avant Jésus Christ, Le Chat fût momifié avec son maître suivant ainsi les rites funéraires de la région et de l'époque.
Ne vous inquiétez guère chers lecteurs, de tels chats savent retomber sur leurs pattes même une fois morts : ils se réincarnent. Ainsi, notre Chat choisit-il de poursuivre sa vie de félin. Désireux de profiter du climat chaud du nord de l'Afrique, ses pas le menèrent jusqu'à Carthage. Habitué à une vie luxueuse, le Chat ne pouvait se satisfaire que d'un maître de tout premier ordre : Hannibal ! Hélas, sa nouvelle vie ne fût pas de tout repos. Il en garde pourtant de merveilleux souvenirs : n'a-t-il pas franchi les Pyrénées et les Alpes à dos d'éléphant lors de la Seconde Guerre Punique en 218 avant JC. Mais le voyage fût éprouvant. Alors, tandis qu'Hannibal faisait demi tour aux portes de Rome, notre animal, las, préféra s'installer dans le palais du pire ennemi de son maître : Scipion. La trêve fût de courte durée. Un soir, Le Chat surprit une conversation entre Scipion et quelques sénateurs qui s'en revenaient des thermes : "il faut brûler Carthage !" En un quart de seconde Le Chat prit sa décision : "je retourne en Afrique, il y fait plus chaud et je ne supporte plus la puanteur de Rome. Peut-être réussirais-je en même temps à sauver la ville ?"
Après un long périple, Scipion et Le Chat arrivèrent à Carthage. Un soir, il fit la rencontre d'une jolie petite chatte blanche. Seulement, la mignonne était déjà courtisée par un gros matou qui ne s'en laissa guère compter. Bagarre il y eut. Les félins se sautèrent à la gorge, mais ce faisant, ils renversèrent de pleines amphores d'huile sur une torche qui traînait par là. Le Chat n'eut que le temps de dire "Carthage brûle !" Ainsi, ce fut une banale lutte entre chats qui mit fin à la Troisième Guerre Punique en 146 avant Jésus Christ.
Le Chat prit ses pattes à son cou. Il fut alors dans l'obligation de choisir un nouveau lieu de résidence. Son choix se porta sur la Gaule. Il s'installa dans une riche exploitation céréalière de la Beauce ou sa seule tâche consistait à ronronner, le travail de la chasse aux mangeurs de grain échouant aux serpents et furets. Ce furent là les dernières heures d'insouscience du Chat. Les Invasions Barbares pertubèrent quelque peu la tranquillité de notre ami. Ballotté de gauche à droite, il fallut attendre pour que cessent ces intrusions pour le moins désagréables : Goths, Wisigoths et Huns n'ont jamais atteint le degré de raffinement des Romains. Pour preuve, Attila qui alla jusqu'à piétiner l'herbe à chat qui ne repoussa pas : vandale, va !
Ce fût la fin de l'âge d'or du Chat.
En effet, le Bas Moyen-Age vit superstitions et croyances se multiplier. Le chat devint l'ennemi à abattre. Chaque Saint-Jean était prétexte à envoyer les chats au bûcher. Il eut souvent chaud aux fesses Le Chat, mais il réussit à s'en sortir. C'est à cette période qu'il développa sa technique du crachat : tandis qu'il mendiait quelques nourritures sur les parvis des cathédrales en construction, les passants le houspillaient, voire le maltraitaient ; le crachat devint son unique moyen de défense, pas très efficace : son postérieur le fit souvent souffrir.
Le Chat décida d'aller panser ses plaies en Normandie. Hélas, la médecine n'avait guère progressé et la Grande Peste Noire de 1348 fit des ravages. Les Rouennais pensèrent qu'ils devaient sacrifier Le Chat noir afin de mieux combattre l'épidémie. Les survivants chassèrent alors la pauvre bête jusqu'à Mont-Saint-Aignan, l'attrapèrent et l'enmurèrent vivante dans l'un des bâtiments entourant le charnier de l'Aitre Saint Maclou, proche de la cathédrale.
Il reste encore trace de son passage à l'Aitre. Mais Le Chat ne s'attarda guère sur sa propre dépouille, préférant se réincarner quelques temps plus tard, toujours dans la Capitale normande, ce qui, avec le recul, ne fut pas la meilleure idée qu'il ait eue.
De fait, un jour de 1431, alors qu'il déambulait dans Rouen, il fit la connaissance d'une jeune femme emprisonnée : la jeune fille, aux airs de pucelle, lui adressa un sourire triste. Le Chat lui dit quelques mots bienveillants. Mais un certain Abbé Cauchon qui passait par là surprit la conversation et cria à la sorcellerie : la jeune fille, qui s'appelait jeanne, ainsi que son nouveau compagnon furent brûlés vifs.
Une fois de plus le Chat devait se réincarner. Pestant contre les Français qui, malgré le Concile de Trente (1545)
restaient toujours autant superstitieux, le Chat décida de traverser la Manche. Les Anglo-Saxons n'étaient pas moins superstitieux mais au moins, là-bas, les black cats étaient censés porter chance, Napoléon ayant croisé un chat noir juste avant la bataille de Waterloo quelques années plus tard. Et puis, autant joindre l'utile à l'agréable : un Chat bilingue c'est toujours mieux, ne dit-on pas depuis "donner sa langue au chat "? Le Chat, une fois de plus ne choisit pas la meilleure période pour découvrir la ville. Ce Chat noir semblait quand même porter la poisse : à peine débarqué à Londres le 2 septembre 1666 que la ville brûla. On prétendit à l'époque, mais les manuels d'histoire ne s'en firent jamais l'écho, que le feu s'était déclaré dans la capitale à cause d'un chat venu chiper quelques miettes dans la boulangerie Faryner, fournisseur du Roi. Les historiens, craignant pour leur crédibilité, nièrent cet incident préférant parler d'un simple feu accidentel dans le fournil de la dite boulangerie. Point de trace du Chat dans le Malet et Isaac britannique ! Cependant, les Britanniques tiennent encore rancune aux Français pour cet incident fâcheux ...
Cet épisode britannique refroidit les ardeurs de notre félin qui décida de mettre un terme à son programme Erasmus. Qui plus est, les chats français retrouvaient un peu de sérénité. On leur reconnaissait quelques mérites dans le domaine de la chasse aux rongeurs. Même Louis XV interdit les bûchers de la Saint-Jean. Dès lors, Monsieur Chat vécut une vie de rêve, passant d'un foyer douillet et heureux à un salon littéraire, d'une bergère à un sofa, selon ses envies. Certes, nombreux furent ses maîtres à perdre la tête pendant la Terreur, mais les nouvelles classes dirigeantes, les Bourgeois, surent apprécier la compagnie des chats. Il y eut bien quelques passages à vide comme le manque de nourriture lors de la Commune, mais les Parisiens acceptèrent de partager leurs plats à base de rat avec les chats. Bref, tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes. N'ayant pas quitté Paris pendant les deux Guerres Mondiales, il n'eut pas à vivre sous les bombardements comme ce fut le cas d'un de ses cousins havrais. Il monta même sur le char du Général De gaulle quand celui-ci défila sur les Champs-Elysées. La fatigue se faisant sentir (n'oubliez pas qu'il est né en 1254 avant Jésus Christ !) Le Chat s'attacha les soixante dernières années à passer d'un arrondissement à l'autre, d'une famille à une autre.
Mais alors, que fait Le Chat seul dans le petit square Saint-Médard à part apprendre aux enfants la VERITABLE Histoire ? Il a trouvé l'endroit pour se reposer et finir calmement sa longue vie. Deux enfants lui apportent chaque jour sa pitance en échange d'histoires d'aventures. Leurs sourires, leurs paroles et leurs yeux fascinés le réconfortent. Un soir, Henri et Frantz ont apporté à Monsieur Chat une pleine coupelle de lait, des sardines et même un carré de chocolat. La conversation entre les garçons et l'animal a duré plus longtemps que d'habitude. Au moment de se séparer, Le Chat a miaulé curieusement et s'est frotté contre les jambes des enfants qui ont rit tant cela les chatouillait. Les enfants sont rentrés chez eux. Quand ils sont revenus au parc le lendemain matin, personne n'avait revu Le Chat. Henri et Franz demandèrent aux commerçants de la Mouffe et même à Monsieur le Curé des nouvelles de leur ami, mais Le Chat resta introuvable. Nul ne sait à ce jour où il est allé.
* L'homme qui tua Liberty Valance, film de John Ford (1962) avec John Wayne et James Stewart.
06:00 Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : mouffetard, chat, conte et nouvelle
10.12.2007
Le bibliothécaire.
Chaque jour la même chose pour Georges Mureau. Il a revêtu un vieux pantalon en velours marron, son éternel gilet en jacquard dont le bas des manches commence à s'effilocher et une chemise en pilou au col toujours boutonné. Il n'a jamais porté autre chose que du pilou car c'est doux et ça tient chaud. Il a chaussé ses chaussures à lacets Méphisto ; il en achète chaque année une paire chez Tavernier, le chausseur de la rue Mouffetard. Juste avant de quitter le petit appartement de la rue de la Clef, il enfile l'imperméable qui avait appartenu à son père onze ans plus tôt.
A huit heures cinquante précises, il passe le porche de son immeuble. S'il lui arrive de croiser un voisin, il se contente de lui adresser un simple bonjour en baissant le regard. Sa mère le lui a répété à maintes et maintes reprises depuis sa naissance : "Georges, ne regarde pas les gens dans les yeux. Soutenir le regard est impoli." Et Georges Mureau, qui a cinquante neuf ans maintenant, n'a pas oublié la leçon et ne regarde jamais les gens quand il lui arrive de parler.
Pour se rendre à son travail, Georges marche pendant sept minutes, pas plus, pas moins. A huit heures cinquante sept, il passe la porte de la bibliothèque de la rue Mouffetard. Il salue rapidement ses collègues, ne s'attarde pas et ne boit jamais de café avec eux. Ses collègues, habitués, n'insistent plus depuis bien longtemps. Ils le laissent seul dans son bureau situé au premier étage. Un petit bureau terne qui lui ressemble, un bureau sans fenêtre et sans âme. C'est là qu'il passe toutes ses journées. Il n'en sort jamais, même pas pour aller aux toilettes. Georges ne va pas à la rencontre du public qui fréquente les lieux, il n'aime pas ça. Il préfère rester enfermé dans la salle grise à répertorier les livres. Il préfère la solitude. Jamais aucun collègue ne vient le déranger pour lui demander un renseignement ou discuter, ils ont fini par ne plus le voir et même l'oublier. Pour son départ à la retraite l'année prochaine, il n'y aura sans doute pas de petite fête comme on en fait habituellement. Qui se soucie de Georges Mureau ? Un nom insignifiant, un homme insignifiant.
Le soir, Georges range méticuleusement stylos, livres et étiquettes, ferme la porte du bureau et quitte la bibliothèque quelques minutes avant ses collègues afin de ne pas avoir à leur parler. Il redescend la rue Mouffetard en direction du primeur ou il achète deux tomates, un kilo de pommes de terre et quatre poires. Il se rend ensuite chez le boucher qui lui vend deux steacks comme tous les mardis. Le mercredi, il achète deux escalopes de veau, le jeudi des saucisses et le vendredi, jour du poisson, toujours du cabillaud. Les commerçants lui demandent parfois des nouvelles de sa mère qu'ils n'ont jamais revue depuis l'accident qui l'a rendue invalide, et Georges répond :
- Elle souffre toujours autant du dos, pauvre Maman. Et le temps est long maintenant qu'elle est alitée.
- Passez lui le bonjour Monsieur Mureau.
- Je n'y manquerai pas, ça lui fera plaisir.
Voici les seules paroles que Georges prononce, les yeux baissés. Juste avant de rentrer chez lui, il fait un saut au Franprix ou il achète des gros sacs de croquettes pour chat. Il quitte la rue Mouffetard et empreinte la petite rue de l'Epée de Bois. Les enfants qui sortent de l'école du même nom chahutent devant lui inconscients de sa présence. Il ne dit rien et poursuit sa route sans esquisser un sourire ou un geste d'impatience à leur égard. Il se contente de passer dans la rue comme dans la vie des gens. Il n'intéresse personne, il est invisible, il n'existe pas.
A seize heures quarante cinq, il entre chez lui. L'appartement est triste est sombre. Point de canapé douillet mais un vieux fauteuil défoncé et tâché dans un coin. A l'autre bout de la pièce, un poste de télévision tellement vieux qu'on s'attendrait à voir Léon Zitrone jeune apparaître sur l'écran. Entre les deux, une table massive en chêne et ses quatre chaises fatiguées prennent toute la place et empêchent de circuler facilement. Une nappe en toile ciré défraichie protège le plateau. Dessus, un vase contenant des fleurs en soie jaunie et des écuelles remplies de nourriture pour chat. Seize chats vivent dans l'appartement. L'odeur d'urine et d'excrément qui règne dans la maison incommoderait n'importe quel visiteur mais Georges ne la sent plus. Il dépose ses courses dans la cuisine aux murs graisseux et ou s'amoncellent les calendriers de la poste, donne à manger aux félins puis va chercher sa mère restée toute la journée dans sa chambre. Ensemble, ils regardent Question pour un champion. Il gagne souvent. Sa mère, qui suit l'émission à son côté, lui répète : "tu devrais t'inscrire, je suis sûre que tu serais sacré champion." Mais Georges préfère jouer depuis la maison. Après les jeux, il regarde le journal régional sur France 3 suivi de l'édition nationale, avant d'aller préparer le dîner pour lui et sa mère. Depuis la cuisine, il lui raconte sa journée de travail, les nouveaux livres qu'il a enregistrés, ceux qu'il va lire, ceux qui l'ennuient. Il débarasse les gamelles des chats et dresse le couvert : le sien en bout de table, celui de sa mère à sa droite, face à la télé.
A la mort de son père, dix ans auparavant, Georges s'est occupé de sa Maman grabataire. Le fils n'avait jamais quitté ses parents, pourquoi cela aurait-il changé au décès de son Papa ? Sa mère a toujours refusé qu'une infirmière s'occupe d'elle et aucune femme censée n'aurait d'ailleurs accepté de le faire, la vieille femme étant beaucoup trop autoritaire et pleine de méchanceté. La mort de son mari n'a rien arrangé. Avant, feu Monsieur Mureau réussissait à tempérer le comportement sadique de son épouse. Mais une fois le mari disparu, la veuve n'eut plus de garde-fou. Georges en fit les frais. Il subit de plus en plus de vexations et se renferma davantage, étouffant doucement mais surement. Le harcèlement dont il était l'objet devint quotidien. Rien de ce qu'il faisait ou disait ne trouvait grâce à ses yeux.
Le soir de ses cinquante quatre ans, Georges s'arréta chez le pâtissier rue Monge, face à la place du marché, pour acheter deux gâteaux. Il choisit deux éclairs au chocolat, les préférés de sa Maman. A son retour à la maison, la vieille femme, d'une humeur exécrable une fois de plus, prit les gâteaux et les écrasa dans l'une des gamelles des chats tout en riant méchamment. Georges n'en put plus. Alors, il alla à la cuisine, se saisit du hachoir à viande et asséna à sa mère dix huit coups sur tout le corps. Il décida ensuite de se débarasser des chairs en les découpant en petits morceaux qu'il donna à manger aux chats. Il décapa les os à l'eau de javel puis les entreposa dans une caisse au fond de l'armoire à linge. Quant à la tête, il choisit de la conserver dans un bocal hermétique rempli d'alcool qu'il acheta dans les différentes pharmacies du quartier. La tête trouva tout naturellement place sur la cheminée de la chambre de la défunte, entre un vieux bouquet de mariée sous cloche et une régule. Jamais il ne voulut s'en débarasser car cette mère pourtant peu aimante avait été la seule personne avec laquelle il pouvait discuter.
Sa vie ne changea en rien. Personne ne s'aperçut de la disparition de Madame Mureau. Jamais l'administration ne se posa la question de savoir si la vieille dame était toujours en vie puisque c'était le fils qui depuis des années s'occupait des formalités administratives, ce qu'il continua à faire après le décès. Le médecin, trop content de n'être plus appelé au chevet de l'horrible patiente, ne chercha pas plus à savoir ce qu'il était réellement advenu d'elle. Le fils venait dorénavant en consultation au cabinet afin de récupérer les ordonnances. C'est ainsi que Georges put conserver la même vie sans être inquiété le moins du monde.
Chaque soir, en revenant de son travail à la bibliothèque, Georges Mureau continue à faire ses courses rue Mouffetard. Il achète toujours deux tranches de viande chez le boucher mais un peu moins de croquettes chez Franprix. Il dépose ses achats dans la cuisine puis va chercher le bocal qu'il dépose doucement sur la chaise, face à la télévision. Il regarde Question pour un champion et la tête lui dit qu'il devrait tenté sa chance un de ces jours, les seules paroles gentilles que sa mère ait jamais dites. Après le journal télévisé, Georges prépare le dîner pour lui et sa Maman, mais cette dernière n'a plus très faim et ce sont souvent les chats qui terminent l'assiette. Vers 21h30, il range la tête sur la cheminée, embrasse le bocal et va se coucher. Il lit un livre qu'il a rapporté de la bibliothèque puis éteint la lumière à 22h30. Demain, il quittera à nouveau l'appartement à 8h50 précises pour être à son travail à 8h57. Si vous traînez dans le coin à cette heure là, vous l'avez sans doute déjà croisé, sans le voir. Si vous voulez faire sa connaissance, demandez donc Georges Mureau à l'accueil de la bibliothèque de la rue Mouffetard ...
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