06.12.2007

Classique un brin déjantée.

Classique un brin déjantée, peut-être est-ce la définition qui me correspond le mieux en fin de compte.

Classique dans ma façon d'écrire. Classique dans la forme, puisque j'essaie d'organiser mes textes ainsi qu'on me l'a appris : une introduction qui pose la problématique, un développement structuré et une conclusion qui, dans la mesure du possible, ouvre de nouvelles perspectives. On n'a rien inventé depuis. Mais légèrement déjantée dans le choix de mes sujets, n'hésitant pas à me mettre à la place d'un banc ou d'un enfant en bas âge.

Le choix de mes tenues reflète cette ambivalence. Depuis mes quinze ans, je porte à peu de choses près les mêmes vêtements : manteau droit s'arrêtant au dessus du genou, pantalon cigarette en hiver, large et fluide comme volant au vent en été, pull près du corps col roulé en hiver, encolure bateau en été, escarpins à talons en toute saison, bottes cavalières en hiver, sandales à talons ou mocassins style Tod's en été. Je sais que cela correspond parfaitement à ma silhouette (l'avantage de vieillir est qu'on sait ce qui nous convient, ce doit être cela la maturité), pourquoi changer ? Au niveau des couleurs, le même classicisme est de rigueur : j'aime le noir, le bleu marine, les beiges, les gris, les marron, le blanc cassé en hiver, le blanc pur en été. De temps à autre une tâche de rouge par le biais de chaussures ou d'un sac. Pas d'imprimé ni d'écossais. Les seuls motifs que je tolère sont les rayures, j'ai un faible pour les pulls marinière, mais davantage Sonia Rykiel que Leminor. Et pourtant, derrrière ce style classique sportswear plutôt sophistiqué,  se cache parfois un grain de folie.

Il y a une dizaine d'années, je flânais dans le déjà fabuleux rayon chaussures des Galeries Lafayette. Au détour d'une allée, j'aperçus une paire de boots  à talons Free Lance. Qui dit Free Lance dit chaussures souvent délirantes, couleurs flashy, talons avant-garde et je dois reconnaître qu'habituellement ce n'est pas trop ma tasse de thé. Sauf que là, ça a été le coup de foudre immédiat entre ces magnifiques bottines et moi. Qu'avaient-elles donc de plus que les centaines d'autres paires de chaussures voisines ? Elles étaient en python beige et, à l'époque, du python biege il n'y en avait pas beaucoup et très peu de clientes osaient les porter. Je les ai regardées admiratives. Je les ai retournées pour en connaître le prix : 2100 francs, ça m'a brulé les doigts, j'ai dû les reposer. C'était extrèmement cher à l'époque, parmi les paires les plus couteuses du magasin. Allons Louise, ne rêve pas, elles ne sont pas faites pour toi. C'est avec un pincement au coeur que je suis rentrée à la maison.

Je n'ai plus alors pensé qu'à ces bottines, pendant une semaine. N'y tenant plus, je suis finalement retournée les chercher. Jamais je n'avais acheté de chausssures aussi chères de toute ma vie. La nuit suivant l'achat, j'ai très mal dormi, c'était bien au delà de mon budget, j'avais quelques remords. Même Alex a du me réconforter. Il m'a remonté le moral en me disant que j'avais bien fait et qu'elles étaient superbes.

Pas du tout le style santiag en python à la Dick Rivers ! Une ligne superbe, un coup de pied splendide, une hauteur parfaite, un bout pointu juste comme il faut, un cuir somptueux, rock'n roll mais classe, sexy mais pas pouffe. Elles et moi, après nous être apprivoisées mutuellement, ne nous sommes plus quittées. De telles chaussures exigeaient une tenue sobre, stricte et impeccable. Dans la rue, les passants les regardaient d'abord surpris puis dodelinaient de la tête comme pour dire : "excentriques mais superbes". Les jeunes femmes que je croisais tiraient sur la manche de leur petit ami puis désignaient mes bottes d'un regard envieux, envieux de mes bottines mais aussi de mon audace. En effet, la plupart de mes amies reconnaissaient : " c'est vrai qu'elles sont belles, mais moi je n'oserais pas. En tout cas, elles te vont bien." Elles m'allaient tellement bien que je trottais partout avec. La hauteur du talon n'était pas un obstacle à mes promenades parisiennes. Mais ça c'est le propre des chaussures de luxe. Essayez de marcher avec des chaussures à talons bon marché, vous n'irez pas loin. Vous aurez très rapidement mal aux mollets, au dos et bien sûr aux pieds. Vous n'aurez qu'une envie, les quitter au plus vite pour enfiler des Charentaises. Au contraire, chaussez des escarpins de très bonne qualités, vous volerez. C'est ce qui s'est passé avec mes boots. J'en ai parcouru des kilomètres avec eux, jusqu'à les user, jusqu'à les tuer.

Un jour, au bout de six longues années de bons et loyaux services, le talon gauche m'a lachée. J'ai tenté de faire mettre un nouveau talon par le cordonnier, mais le résultat fut catastrophique. Alors j'ai téléphoné à toutes les boutiques Free Lance de France et de Navarre pour savoir s'il ne leur en restait pas une paire au fond d'une réserve. Peine perdue. J'ai même appelé l'usine de Fougères. Résultat nul. C'en était bien fini. Depuis, je pense à elles régulièrement et tous les automnes je retourne voir chez Free Lance rue du Four si par le plus grand des hasards ils n'auraient pas eu l'idée de réediter ce modèle. En vain. Mais je ne désespère pas : peut-être en 2008 ? Pas un peu timbrée Louise ? Oh, juste un poil déjantée.