09.11.2007

Le vol de fiston.

Ma belle-mère, dont je vous ai déjà entretenu, est une femme que je qualifierai de  ... bon, disons le tout net, possessive avec sa progéniture. Enfin, elle était possessive car en seize ans, j'ai réussi à mettre mon grain de sel dans les rouages de la relation mère-fils et ça a bien calmé belle-maman.

Quand Alex était adolescent et qu'il était invité à une soirée, elle le forçait à s'assoir à table et à dîner avant de sortir avec ses amis, de crainte qu'il ne soit pas nourri correctement par ses hôtes. Un jour de tempête ou il était parti faire de la planche à voile, apercevant les pompiers sur le bord de la plage, elle s'est précipitée et a réussi à entrer dans le camion (et oui, elle n'y va pas avec le dos de la cuillère, belle-maman n'a aucune limite) d'ou les pompiers l'ont sortie illico presto en la tançant vertement : non, ce n'était pas son fils qui s'était noyé mais un jeune homme qui s'était cassé la jambe et à qui l'on prodiguait les premiers soins.

Je vous ai gardé le meilleur pour la fin : une semaine avant le mariage de son fils avec sa future brue (la brue, c'est moi. Beurk, j'ai toujours détesté de mot !), future belle-maman a pris rendez-vous chez son généraliste pour se faire prescrire tranquillisants et euphorisants. Elle n'allait pas tenir le coup : son fils allait se marier et l'abandonner (on tente de culpabiliser fiston au passage, ça lui apprendra à faire souffrir celle qui lui a donné la vie !). Le jour du mariage a quand même eu lieu (la brue est coriace) et belle-maman n'a rien trouvé de mieux à dire en me présentant aux différents membres de sa famille :

"Louise, ma belle-fille, qui me vole mon fils !" , tout en sanglotant bien sur.

Qui dit mieux ?

05.10.2007

La hâche de guerre.

Je venais de renconter Alex et comme au début de toute relation sérieuse, il a fallu me résoudre à rencontrer celle qui deviendrait ma belle mère quelques années plus tard. Voilà que nous débarquons pour le traditionnel repas du dimanche à Dinan, dans les Côtes d'Armor puisqu'à l'époque les parents d'Alex y habitaient.

J'avais 18 ans et un transit intestinal sensible. Le stress aidant, mon estomac était encore plus fragilisé que d'habitude. Je dûs faire bonne figure tout de même, belle maman jugeait ce jour là. Pour honorer ma présence, belle - maman choisit de servir de la galette -saucisse. Si, si, ça existe.  Dinan est au coeur du Pays Gallo et dans ce pays, c'est ce qu'on mange. On en trouve d'ailleurs sur tous les marchés du coin, depuis Rennes jusqu'à Saint -Malo et même Saint -Brieuc. Lorsqu'il y a une fête locale, on sort les grills sur les trottoirs et l'odeur de la saucisse se répand dans les villages. On peut parcourir plusieurs kilomètres vers le nord afin de s'approvisionner en saucisse le jeudi matin chez le charcutier Machin Chose, puis on redescend vers le sud pour acheter la bonne galette. Chacun a ses fournisseurs attitrés. La galette saucisse, c'est tout un art.

Mais asseyez -vous donc à notre table. Belle -maman et beau -papa sont là, Alex est assis à ma droite, mon futur beau -frère à ma gauche. L'instant est solennel. On me sert un verre de cidre fermier, beau -papa a fait 16 kilomètres vers l'ouest pour le dégoter. Je n'aime pas le cidre mais quand on est invité, on ne fait pas la fine bouche ma fille; alors, ton verre de cidre, tu le bois, un point c'est tout. Le déjeuner n'est pas encore commencé que déjà mon ventre gonfle. Je souris, je réponds aux questions qui pleuvent, je bégaye, je bafouille.  "Louise , encore un petit verre de cidre, ça ira mieux." (Mon dieux, faîtes en sorte que je ne succombe pas avant la fin du dessert !).

Enfin, le moment tant attendu arrive : l'hommage à la galette saucisse ! Cette saucisse est épaisse et a une chair très dense. On la fait griller puis on l'enroule dans , non pas une  (on n'est pas des touristes !) mais deux galettes. Cette galette est faîte à base de sarrazin et d'eau au contraire de la crêpe de blé noir qui elle est à base de lait donc moins caoutchouteuse et plus digeste. De plus, la galette ne cuit que d'un seul côté.

Le plat arrive et belle - maman triomphale, me le tend : là, je suis totalement désarçonnée ; que faut -il que je fasse ? Qu'attend -on de moi ? Toute la famille me fixe en silence tandis que je regarde ce plat sans couvert. Je jette un coup d'oeil à mon assiette et, ni couteau, ni fourchette. Mon ventre gonfle, gonfle, gonfle. Je transpire, je rougis et tout le monde patiente. Alors je murmure :

"Faut -il que je me serve avec les doigts ?"

" Louise, parlez plus fort ", me rétorque belle -maman, "je n'ai rien entendu ".

Mais Alex, dans un élan chevaleresque, se sert le premier avec ses doigts, mettant fin du même coup à mon embarras. Je me sers à mon tour et observe l'indigène déguster ce plat roboratif par excellence. Ca se tient comme un jambon -beurre et ça se mange de la même façon. Mais ça se digère beaucoup, beaucoup moins bien qu'un thon -crudités. Reconnaissons que ç'est bon mais ça bourre. Mon estomac a doublé de volume. Parfois, je récupère discrètement un morceau de galette sur mon menton et je respire profondément entre chaque bouchée. Je suis dans l'incapacité totale de soutenir la moindre conversation avec belle -maman ; beau -papa, quant à lui, attaque sa deuxième galette saucisse, imperturbable. Belle -maman, dans un sourire fourbasse, me demande :

" Tu n'aimes pas ma cuisine, Louise ?"

" Oh si belle -maman."

" Alors tu reprendras bien une deuxième galette, toi aussi."

Et elle s'empresse de me servir, mais se garde bien de remplir sa propre assiette. Je comprends qu'elle essaie de m'assassiner à coup de galette saucisse. Désireuse de ne pas mourrir tout de suite, je ne termine pas mon assiette et attends patiemment le dessert. Mon ventre marque sa désapprobation en gonflant de plus en plus m'obligeant à déboutonner discrètement mon pantalon.

Heureusement, le dessert arrive. On s'attend à une salade de fruits ou, au pire, à un sorbet. Mais on voit bien que c'est la première fois que vous rencontrez ma belle -mère et donc que vous n'avez jamais vécu le pire. En guise de dessert, nous avons eu droit à un savarin, le gâteau préféré de fiston. Le savarin est ce gâteau en forme de couronne qu'on trempe dans du rhum et qu'on garnit de crême chantilly et parfois de fruits au sirop afin de le transformer en baba. Mais ça, c'est dans une situation normale. Or, il n'y a rien de normal chez belle -maman. Ici, le savarin, on le mange sec, sans fruit, sans sirop, sans chantilly, sans rhum. On le prend, on ouvre la bouche et on bourre, on bourre, on bourre, jusqu'à ce que la bouche ne puisse plus se refermer. Après, on déglutit un bon coup et ça y est.

Et bien, moi, je n'ai jamais réussi à déglutir ce jour -là. J'ai cessé de parler jusqu'au mardi matin, ma bouche étant restée bloquée en position ouverte. J'ai dû enlever mon pantalon et le remplacer par l'un de ces immondes joggings. Belle -maman était aux anges : je n'étais plus aussi mince qu'en arrivant, mon maquillage avait viré sous l'effet de la suée, j'étais habillée comme un sac,  je soufflais comme un boeuf et  fiston allait se rendre compte avant le soir que je n'étais plus celle qui lui convenait. C'est ce dimanche là que j'ai décidé de déterrer la hâche de guerre, et depuis je l'ai toujours en main quand je rencontre belle -maman.