06.11.2007

Venez donc vous assoir.

Le temps étant magnifique aujourd'hui, rendez moi une petite visite. C'est la journée idéale pour s'assoir sur moi ... oui, sur moi, je suis le banc du Jardin des Plantes. Je pourrais tout aussi bien être un banc du Parc Monceau ou du Bois de Boulogne, ou encore du Jardin du Luxembourg. Ah non, pas le Luxembourg, ce sont des chaises là-bas ! Peu importe quel parc, nous sommes tous des bancs.

Mais au Jardin des Plantes, il se passe une petite révolution parmi mes congénères : de nouveaux bancs sont progressivement installés et je suis plutôt fier d'être le petit nouveau. Vous me trouverez du côté ensoleillé, sous les platanes, je suis en métal blanc quand les anciens sont encore en bois. Mais on n'arrive pas là d'un coup de baguette magique.

Tout d'abord, nous sommes entassés dans le hangar du chef jardinier ou sont données des conférences. Voici les intitulés des cours :

  • Le banc dans le Jardin d'Eden.
  • Bancs et banquet dans la grotte de Platon (427 av JC-348 av JC).
  • L'importance du banc dans les cités grecques et romaines : Sénat, arènes et théatres.
  • La place du banc dans la roseraie de Pierre de Ronsard (1524-1585).
  • Le Concile de Trente : naissance du banc d'église (1545).
  • Les migrations du banc au fil de la Loire sous François Ier (1494-1547).
  • Bancs et jeux d'eau à la cour de Louis XIV (1682-1715).
  • Les bancs en place de grêve sous la Révolution (1789-1794).
  • Le banc à Sainte-Hélène : solitude et déchéance (1815-1821).
  • Les bancs dans les usines de la Révolution Industrielle.
  • Bancs brulés et barricades : la Commune de Paris (1871).
  • Les bancs dans les casernes : solidarité et fraternité entre Poilus (1914-1918).
  • Les Trente Glorieuses : du banc de l'école communale aux bancs du lycée de la grande ville.
  • 1968 : les bancs de La Sorbonne désertés pour les pavés de la rue.

 

Chaque banc, à l'issue de son cursus, doit faire un exposé. J'ai choisi de m'intéresser à l'époque moderne, c'est selon moi, l'âge d'or du banc : rien de plus merveilleux qu'un banc dans les jardins de Versailles. Le comble du romantisme quand, par une nuit de pleine lune, Neptune s'échappait de son bassin pour rejoindre, à dos de dauphin, sur un banc de pierre, au détour d'un bosquet, une nymphe enamourée. Cela avait quand même un peu plus de panache que ces jeunes couples sortant de la Grande Mosquée de Paris, lui en djellaba et Nike, elle en tchador et talons aiguilles, en train de s'embrasser à pleine bouche ! Passons ...

En fonction des résultats aux examens, les bancs sont affectés dans divers lieux : le major de la promotion rejoint les jardins de l'Elysée, son avenir est tout tracé, il deviendra bankable ; les suivants sont installés dans les parcs côté soleil puis en fonction des places restantes, côté ombre ou dans des endroits ou il y peu de passage. Ceux dont les résultats sont vraiment mauvais sont affectés sur les aires d'autoroutes. C'est ainsi que je me suis fait ma place au soleil, si je puis dire.

Comme je vous le disais précédemment, les bancs en bois du Jardin des Plantes sont progressivement remplacés par des modèles en métal plus modernes. Pour cela, on a fait un appel d'offre et des designers reconnus ont proposé leur vision du banc du nouveau millénaire. Le Prince Jardinier, dont la boutique est au Palais Royal, a proposé un modèle rayé noir et blanc mais les colonnes de Buren ont manifesté leur opposition et le projet a été abandonné. Les Vilmorin ont dessiné un banc qu'ils ont appelé Louise entièrement recouvert de graffitis représentant les signatures de Jean Cocteau, Anaîs Nin, Saint-Exupéry et André Malraux. Hélas, le prix de ces bancs étant bien trop élevé, le Louise a été jeté aux orties. Un nouveau designer britannique, ancien jardinier bio reconverti, a même été contacté : Charles de Galles a créé le banc Diana mais son prototype a été abimé lors de l'accident du camion qui le transportait. Le banc ne pouvant plus être présenté, il a été remplacé par le Camilla plus lourd et chevalin que le précédent. Le Camilla, bien trop britannique à mon gout, a été heureusement écarté. Tous ces designers ayant échoué lamentablement, le chef jardinier a fait appel au leader du banc en kit : Ibanka.

Ibanka a donc produit en masse ces bancs en fer blanc aux lignes fluides et sobres. Le marché représente des millions. Mais depuis, les allées de platanes bruissent de mille et une rumeurs toutes plus folles les unes que les autres. Il se murmure dans les contre-allées les pires infamies. Des malversations auraient été effectuées. Les syndicats s'en défendent. Les bancs de l'opposition (les bancs de l'ombre) réclament une enquête parlementaire afin que toute la vérité soit faite sur cette affaire. Nous les bancs, nous menaçons de faire grêve, mais comment ? Cela s'ajoute à nos conditions de travail déjà pénibles : nombreux sont les accidents dans notre métier avec toutes ces branches qui nous tombent dessus les jours de tempête. Les plus vieux d'entre nous, en fin de vie, sont bancales. Et qui voudrait d'un banc bancale ? Je vous le demande ! Ceux là sont alors mis au ban de la société.

Enfin, malgré tous ces problèmes qui finissent par ternir notre réputation, chaque jour nous continuons notre travail. Le matin, un ou deux clochards viennent finir leur nuit en attendant que la soupe populaire ouvre ses portes à la Gare d'Austerlitz voisine. Puis, c'est l'heure des joggeurs qui étirent leurs muscles sur notre assise. C'est le moment de la journée que je préfère car tous les jours une jolie joggeuse répondant au doux nom de Louise vient bouger ses ravissantes petites fesses sous mon nez, tout un poême ! Après, une nounou asiatique dépose les enfants qu'elle garde et s'adonne à sa séance quotidienne de Taï Chi. Quelques mamies viennent se détendre avant de rentrer déjeuner. Ainsi, la matinée s'écoule, paisible. Le midi, la population change : Les étudiants en attente du prochain cours bavardent au soleil. Mais l'heure du déjeuner, c'est surtout l'heure que choisissent les couples adultères pour se bécoter sur nous, les bancs publics. Vient l'après-midi et ses hordes de mamans avec leurs poussettes : elles s'arrêtent le temps que bébé dorme, en profitent pour lire ou même ne rien faire, juste se reposer d'une nuit trop courte. Vers 16h30, les grands frères et soeurs les rejoignent après l'école : je suis généralement recouvert de miettes de pain au chocolat et de gouttes de jus de fruit. Mais j'ai les reins solides et ce ne sont pas ces petits détails qui m'empêcheront de continuer. Les touristes après avoir visité la Galerie de l'évolution font une petite pause avant d'attaquer la galerie de paléontologie. Grâce à eux, je sais dire banc en anglais (bench ou seat) et en espagnol (banco). Un peu plus tard, juste avant la fermeture, quelques shiteux en mal d'inspiration roulent leur pétard et souvent brûlent mes lattes et écaillent ma peinture, p'tits cons !

Et puis, c'est la fin de la journée. Le parc se vide, les gardiens vérifient que tous les visiteurs sont partis. Il y en a un particulièrement sympa qui vient toujours me voir et fume une cigarette juste avant de rentrer chez lui en métro. Quand, il part, il tape doucement sur mon épaule comme pour me dire au revoir, bonne nuit et à demain mon vieux. C'est drôle, j'ai beau cligné de l'oeil à son attention, il semble ne jamais s'en être rendu compte ... Mais il est tard alors, comme on dit chez nous : "Fermez le ban !"