26.11.2007

La France, fille aînée de l'Eglise.

Monsieur et Madame de Montenac quittent leur appartement familial gracieusement prêté par le Ministère des Armées, avenue Duquesne. Mais je devrais dire Général car Monsieur a fait Saint-Cyr puis toute sa carrière dans l'Armée de Terre, comme l'avaient fait son père, son grand-père et son arrière-grand-père avant lui. En fin de carrière, il a été muté à l'Ecole Militaire voisine en remerciement des bons services rendus à la Patrie. De ses nombreuses missions à l'étranger, il garde quelques photos, des souvenirs, des amitiés viriles indestructibles et des médailles qu'il arbore fièrement au revers de son uniforme les jours de cérémonie aux Invalides. Avant, les missions duraient trois ans, on enmenait toute la famille en Afrique ou en Guyane, on avait des boys qui se chargeaient des repas et de l'amidonnage des uniformes blancs de rigueur dans les pays chauds. C'était le temps béni des colonies. Alors que maintenant, les militaires partent seuls quelques mois en entraînement au CEFE (Centre d'entraînement à la forêt équatoriale) pendant que Madame reste avec les enfants en métropole.

Mais il est temps d'aller à la messe. Ils pourraient très bien se rendre à Saint-François-Xavier, toute proche mais ils préfèrent la rigueur de Saint-Nicolas du Chardonnet, dans le Vème arrondissement. Certes, c'est plus loin mais aujourd'hui, la famille n'étant pas au grand complet, ils pourront s'y rendre en voiture. L'aîné, qui a brillament réussi le concours d'entrée à Saint-Cyr, suit déjà les traces de son père. Le week-end, il reste à Rennes avec quelques amis avant de rejoindre l'école de Coetquidan le lundi. Les trois garçons suivant se préparent à faire de même : ils sont internes au Prytanée national militaire de La Flêche. Ils ne reste donc à Paris que quatre filles sur cinq (l'aînée, Jeanne-Gabrielle est entrée dans les ordres il y a déjà deux ans de cela) et le petit dernier, encore trop jeune pour être envoyé à l'internat. Le Renault Espace peut démarrer. Ce soir, ils ne rencontrent même pas de difficulté pour se garer dans le quartier, les gauchistes ayant déserté la Mutualité ce week-end.

Sur le parvis de l'église, les enfants retrouvent leurs amis. Les garçons ont les cheveux rasés sur les tempes et en forme de petit steack sur le haut du crâne. Ils portent un chino biege, une chemise en vichy bleu ciel aux manches roulottées, des mocassins Weston sur des chaussettes en jacquard Burlington et une veste Barbour. Les filles semblent s'être également arrêtées aux années quatre vingt avec leur chemisier au col relevé qui retient un carré Hermès, leur jupe bleu marine droite ou carrément plissée, leurs mocassins plats toujours bleu marine et leur duffle-coat sans âge qui a appartenu aux soeurs aînées. Les plus petits sont en total look Cyrillus avec knickers en velour côtelé ou robe à smocks en flanelle rose pâle. Le Général et Madame saluent des connaissances puis entrent dans l'église suivis de leurs enfants, les grands tenant la main des plus petits.

La messe, en latin, débute. Les fidèles sont plein de ferveur. Certains s'allongent face contre terre. Tous chantent, même les plus petits qui connaissent comme les grands toutes les paroles sur le bout des doigts. Tous vont communier et prient pour le salut de Monseigneur Lefèbvre, excommunié par Rome en 1988 et décédé en 1991. A y regarder de plus près, certains semblent être entrés en transe. Puis, la messe prend fin. La foule sort exsangue de s'être tant donnée à Dieu.

Sur le parvis, des petits groupes se forment. Certains évoquent cette messe magnifique. Les parents discutent entre eux des dernières bulles de sa Sainteté. Les enfants prévoient une retraite au Monastère de Prouilhe ou un pélerinage à Notre Dame de la Salette cet hiver, avant de filer dans l'appartement d'un des leurs. Chaque samedi soir, une fête est organisée par les parents à tour de rôle. Les enfants y rencontrent ainsi leurs futurs époux et épouses. C'est comme ça que Yolaine de Montenac, la deuxième fille du Général, a fait la connaissance de Charles-Gustave de Clévy, cinquième fils d'un Amiral à la retraite. Les fiancailles auront lieu dans quelques semaines, juste avant que le futur marié, médecin militaire, ne parte en mission au Kosovo pour six mois. A son retour, les jeunes gens se marieront. Le frère cadet du Général, le Père de Montenac, uniera sa nièce au jeune militaire en son église. Le nouveau couple n'aura pas le temps de partir en voyage de noces, une nouvelle mission est d'ores et déjà prévue. Ils ne passeront que quatre jours ensembles mais cela suffira pour que la toute nouvelle Madame de Clévy tombe enceinte. La future maman passera les neufs mois de sa grossesse chez sa mère et accouchera chez les soeurs, sans son époux retenu en Afghanistan. Le Papa fera connaissance avec son fils trois mois plus tard, lors d'un bref séjour en France. Yolaine tombera à nouveau enceinte, juste avant que son époux ne soit rappelé sous les drapeaux. Ils auront ainsi cinq enfants en six ans. Et tous suivront à leur tour le même parcours que leurs parents : camps Scout, La Flêche ou Notre-Dame des Oiseaux, le mariage pour les filles, la carrière militaire pour les garçons, les Ordres pour certains d'entre eux.

Le Général de Montenac, au crépuscule de sa vie, posera pour la postérité dans son uniforme impeccable au milieu de ses trente sept petits enfants. Il partira fier d'avoir mené à bien sa mission, d'avoir donné à la France et à l'Eglise des serviteurs zélés et droits dans leurs bottes. Ses fils, ses petits-fils et ses gendres formeront une haie d'honneur de leurs sabres au passage de son cercueil sur le parvis de cette église ou il a tant et tant prié pour les siens.