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05.10.2007
La hâche de guerre.
Je venais de renconter Alex et comme au début de toute relation sérieuse, il a fallu me résoudre à rencontrer celle qui deviendrait ma belle mère quelques années plus tard. Voilà que nous débarquons pour le traditionnel repas du dimanche à Dinan, dans les Côtes d'Armor puisqu'à l'époque les parents d'Alex y habitaient.
J'avais 18 ans et un transit intestinal sensible. Le stress aidant, mon estomac était encore plus fragilisé que d'habitude. Je dûs faire bonne figure tout de même, belle maman jugeait ce jour là. Pour honorer ma présence, belle - maman choisit de servir de la galette -saucisse. Si, si, ça existe. Dinan est au coeur du Pays Gallo et dans ce pays, c'est ce qu'on mange. On en trouve d'ailleurs sur tous les marchés du coin, depuis Rennes jusqu'à Saint -Malo et même Saint -Brieuc. Lorsqu'il y a une fête locale, on sort les grills sur les trottoirs et l'odeur de la saucisse se répand dans les villages. On peut parcourir plusieurs kilomètres vers le nord afin de s'approvisionner en saucisse le jeudi matin chez le charcutier Machin Chose, puis on redescend vers le sud pour acheter la bonne galette. Chacun a ses fournisseurs attitrés. La galette saucisse, c'est tout un art.
Mais asseyez -vous donc à notre table. Belle -maman et beau -papa sont là, Alex est assis à ma droite, mon futur beau -frère à ma gauche. L'instant est solennel. On me sert un verre de cidre fermier, beau -papa a fait 16 kilomètres vers l'ouest pour le dégoter. Je n'aime pas le cidre mais quand on est invité, on ne fait pas la fine bouche ma fille; alors, ton verre de cidre, tu le bois, un point c'est tout. Le déjeuner n'est pas encore commencé que déjà mon ventre gonfle. Je souris, je réponds aux questions qui pleuvent, je bégaye, je bafouille. "Louise , encore un petit verre de cidre, ça ira mieux." (Mon dieux, faîtes en sorte que je ne succombe pas avant la fin du dessert !).
Enfin, le moment tant attendu arrive : l'hommage à la galette saucisse ! Cette saucisse est épaisse et a une chair très dense. On la fait griller puis on l'enroule dans , non pas une (on n'est pas des touristes !) mais deux galettes. Cette galette est faîte à base de sarrazin et d'eau au contraire de la crêpe de blé noir qui elle est à base de lait donc moins caoutchouteuse et plus digeste. De plus, la galette ne cuit que d'un seul côté.
Le plat arrive et belle - maman triomphale, me le tend : là, je suis totalement désarçonnée ; que faut -il que je fasse ? Qu'attend -on de moi ? Toute la famille me fixe en silence tandis que je regarde ce plat sans couvert. Je jette un coup d'oeil à mon assiette et, ni couteau, ni fourchette. Mon ventre gonfle, gonfle, gonfle. Je transpire, je rougis et tout le monde patiente. Alors je murmure :
"Faut -il que je me serve avec les doigts ?"
" Louise, parlez plus fort ", me rétorque belle -maman, "je n'ai rien entendu ".
Mais Alex, dans un élan chevaleresque, se sert le premier avec ses doigts, mettant fin du même coup à mon embarras. Je me sers à mon tour et observe l'indigène déguster ce plat roboratif par excellence. Ca se tient comme un jambon -beurre et ça se mange de la même façon. Mais ça se digère beaucoup, beaucoup moins bien qu'un thon -crudités. Reconnaissons que ç'est bon mais ça bourre. Mon estomac a doublé de volume. Parfois, je récupère discrètement un morceau de galette sur mon menton et je respire profondément entre chaque bouchée. Je suis dans l'incapacité totale de soutenir la moindre conversation avec belle -maman ; beau -papa, quant à lui, attaque sa deuxième galette saucisse, imperturbable. Belle -maman, dans un sourire fourbasse, me demande :
" Tu n'aimes pas ma cuisine, Louise ?"
" Oh si belle -maman."
" Alors tu reprendras bien une deuxième galette, toi aussi."
Et elle s'empresse de me servir, mais se garde bien de remplir sa propre assiette. Je comprends qu'elle essaie de m'assassiner à coup de galette saucisse. Désireuse de ne pas mourrir tout de suite, je ne termine pas mon assiette et attends patiemment le dessert. Mon ventre marque sa désapprobation en gonflant de plus en plus m'obligeant à déboutonner discrètement mon pantalon.
Heureusement, le dessert arrive. On s'attend à une salade de fruits ou, au pire, à un sorbet. Mais on voit bien que c'est la première fois que vous rencontrez ma belle -mère et donc que vous n'avez jamais vécu le pire. En guise de dessert, nous avons eu droit à un savarin, le gâteau préféré de fiston. Le savarin est ce gâteau en forme de couronne qu'on trempe dans du rhum et qu'on garnit de crême chantilly et parfois de fruits au sirop afin de le transformer en baba. Mais ça, c'est dans une situation normale. Or, il n'y a rien de normal chez belle -maman. Ici, le savarin, on le mange sec, sans fruit, sans sirop, sans chantilly, sans rhum. On le prend, on ouvre la bouche et on bourre, on bourre, on bourre, jusqu'à ce que la bouche ne puisse plus se refermer. Après, on déglutit un bon coup et ça y est.
Et bien, moi, je n'ai jamais réussi à déglutir ce jour -là. J'ai cessé de parler jusqu'au mardi matin, ma bouche étant restée bloquée en position ouverte. J'ai dû enlever mon pantalon et le remplacer par l'un de ces immondes joggings. Belle -maman était aux anges : je n'étais plus aussi mince qu'en arrivant, mon maquillage avait viré sous l'effet de la suée, j'étais habillée comme un sac, je soufflais comme un boeuf et fiston allait se rendre compte avant le soir que je n'étais plus celle qui lui convenait. C'est ce dimanche là que j'ai décidé de déterrer la hâche de guerre, et depuis je l'ai toujours en main quand je rencontre belle -maman.
10:20 Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : bla bla de fille, famille, belle-mère, nourriture
Commentaires
Ben dis donc ! C'est hilarant... Et au café, il y a eu quoi comme étouffe-chrétien ? Du Kouign amann ? Je dois dire que j'avale très bien la galette-saucisse, origines gallo oblige, mais pas deux galettes quand même ! C'est sympa à prendre dehors, debout, pendant une kermesse, mais à table je ne connaissais pas. Vraiment sadique.
Ecrit par : Gwen | 05.10.2007
Ta belle-maman est une vraie sadique.. Oulala.. Mais 11 ans de mariage et 2 enfants plus tard, tu lui as bien prouve que Alex et toi.. bein, c'est du beau, bon et solide!
Ecrit par : Oopsgal | 05.10.2007
et encore, je ne vous ai pas encore raconté le jour de mon mariage et les naissances et ......
Un phénomène Belle-Maman
> Gwen : et maintenant t'es du pays Gallo ! je vais faire une crise de nerf avant ce soir.
> Oopsgal : j'espère que ma note t'a remonté le moral.
Ecrit par : Louise | 05.10.2007
(Bonne) chère Louise,
Après le questionnaire de Proustette, la France de Pierre Bonte - version andouille de Guéméné ! Avec en bonus un message subliminal pour vanter les mérite de Daniel "Dernier des mohicans" Day-Lewis. 'Faudrait penser à ranger son tomahawk...
Merci encore Louise pour cette madeleine pleine d'allant et d'autodérision, qui met de bonne humeur (et l'eau à la bouche ; tiens, je me mangerai bien un agneau de tourbe au sel de Guérande, pour le coup) pour la journée.
Enfin, rassurez-vous, Joan Jett : la compagnie épistolaire de Gwen ne va pas remplacer le plaisir de lire directement vos récits et vos commentaires !
PS : pour votre information, il y a au moins un homme sur ce blog capable d'ingurgiter trois galettes-saucisses sans se transformer en bidendum rural tout juste bon à arroser d'indécence les massifs d'hortensias...
Arrivederci Louise, et bon week-end !
Harry Palmer
Ecrit par : Harry palmer | 05.10.2007
Harry, vous êtes quelqu'un de compliqué, notez que j'aurais pu dire tordu, mais je ménage mon électorat.
en plus vous faîtes le malin en vous vantant d'ingurgiter 3 galettes-saucisses, essayez d'abord d'avaler une bouchée du savarin de belle-maman, on en reparlera après !
Ecrit par : Louise | 05.10.2007
Chère Louise,
Au risque de vous décevoir, je mène une vie compliquée (car affairée), mais je reste simple - et l'âge ne m'a pas assez courbé pour me rendre tordu.
Ceci étant, je persiste et signe pour le troisième galette, tout en m'inclinant devant le savarin de belle-maman.
Au plaisir de lire la suite de votre blog, qui me rappelle de bons souvenirs.
Harry Palmer
Ecrit par : Harry palmer | 05.10.2007
Désolée de toutes ces coincidences géographiques, je jure que c'est purement fortuit. Non maîtresse, je n'ai pas copié sur ma voisine !
Ecrit par : Gwen | 05.10.2007
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